Pour une allocation d’autonomie

Tribune de Jean Baptiste Prevost dans Les Echos (27 mars 2009)

La crise actuelle est déjà plus dure et risque d’avoir des effets plus longs pour les populations socialement fragiles. Pour les jeunes en formation, en insertion professionnelle ou au chômage, elle amplifie les conséquences de leur absence de statut social.

Le système d’aide sociale aux étudiants, conçu après-guerre pour venir en aide à un nombre limité de jeunes, est aujourd’hui insuffisant et inadapté. Calculées en fonction de la situation des parents, les bourses ne permettent pas de vivre sans autre ressource et excluent de leur bénéfice les enfants des classes moyennes. De plus, l’Etat fait un effort plus important en direction des familles favorisées via des exonérations fiscales qu’en direction des étudiants les plus précaires par le biais des bourses. Présentée comme une solution, l’incitation au travail salarié pendant les études est incompatible avec la poursuite d’un projet d’étude : il augmente l’échec de 40 %. Quant au financement des études par l’endettement privé, c’est une hypothèque de plus sur un avenir déjà incertain que les étudiants refusent : les « prêts Pécresse » n’ont attiré que 2.000 souscripteurs fin décembre quand la ministre en prévoyait 15.000. Comment s’étonner que les difficultés financières soient la première cause d’interruption d’étude ? Plus grave pour notre société : la part d’une génération en cours d’études supérieures est pour la première fois en recul.

Sur le marché du travail, les jeunes en recherche d’emploi n’ayant pas suffisamment travaillé n’ont droit à aucune indemnisation chômage et les moins de 25 ans sont exclus des minima sociaux. Comment s’étonner de l’alternance entre chômage, stages et contrats précaires lors de l’insertion professionnelle ? Comment s’étonner que les diplômés soient poussés à accepter de premiers emplois rémunérés au SMIC reléguant ainsi les jeunes moins qualifiés dans le chômage durable ?

Les jeunes sont perpétuellement renvoyés à la dépendance vis-à-vis de leur famille. A 18, 20 ou 25 ans, il n’est pas admissible pour des citoyens majeurs de n’avoir d’autre choix que de demeurer socialement des enfants « à charge ». Au-delà des cas de ruptures familiales qui se multiplient, cette situation de dépendance et de cohabitation forcée est le signe d’une société qui ne fait pas leur place aux jeunes.

La crise pose l’exigence de nouvelles protections sociales en phase avec la société. En 1945, l’apparition d’une vie après le travail a conduit à la mise en place d’un système de retraite solidaire pour protéger les « vieux travailleurs » de la précarité ou de la dépendance vis-à-vis de la solidarité familiale. De la même manière, la massification de l’enseignement supérieur combinée aux évolutions économiques et sociales survenues au cours des 40 dernières années a conduit à l’émergence d’un nouveau temps de la vie qui s’étend de la fin des études secondaires à l’entrée dans un emploi stable. La jeunesse doit s’accompagner d’un statut social protecteur qui représente une alternative à la précarité et à la dépendance familiale prolongée. La pierre angulaire de ce statut serait la mise en place d’une allocation d’autonomie : prestation universelle pour tous les jeunes en formation, calculée en fonction de leur situation propre – et non déduite de celle des parents – et garantissant à chacun les moyens d’acquérir le plus haut niveau de qualification sans cumuler emploi et études. Nous ne voulons pas de la charité accordée par ceux qui veulent se donner bonne conscience. Nous ne réclamons pas un « revenu minimum » d’inactivité, ni l’extension des minima sociaux aux moins de 25 ans, mais une allocation liée à la réalisation d’un projet de formation et d’insertion.

La mise en place de ce dispositif pourrait faire l’objet d’un plan en plusieurs étapes : le redéploiement des prestations versées aux familles (exonérations fiscales, allocations familiales) permettraient de multiplier par 2,5 le budget des aides directes en direction des jeunes. A budget constant, il est ainsi possible de créer une allocation pour les jeunes autonomes au rythme de 100.000 par an, tout en augmentant les bourses de 10 % par an. Par la suite, la fusion de l’ensemble des aides existantes et la mobilisation de ressources supplémentaires, notamment via une nouvelle cotisation sociale, permettrait une montée en charge progressive. Loin d’être une charge, l’allocation d’autonomie s’inscrit dans le cadre d’une politique de relance par l’investissement dans l’avenir : chaque année d’étude supplémentaire augmente la productivité et donc la création de richesse de 8 %.

Enfin, pour les jeunes au chômage n’ayant pas suffisamment cotisé, nous proposons la mise en place d’une véritable « aide à la recherche du premier emploi » assortie d’un accompagnement individuel vers un emploi correspondant à sa qualification. Ces dispositifs doivent s’accompagner d’une révolution culturelle de la part des employeurs : il est inacceptable que des jeunes soient embauchés sur des emplois qualifiés sous statut de stagiaire ou au niveau du salaire minimum en raison de leur « manque d’expérience » ! Nous demandons l’interdiction des stages hors cursus, et une reconnaissance effective des qualifications.

A Martin Hirsch, chargé de mener une concertation sur l’autonomie des jeunes, nous disons que les conséquences de l’inaction peuvent être désastreuses et durables : la génération entrée sur le marché du travail durant la récession de 1993 connaît encore une situation sociale plus difficile que les autres. Nous n’accepterons pas un amoncellement de mesurettes sans cohérence visant à colmater les brèches du système. Nous lui demandons de l’ambition et des moyens, sauf à donner le signal qu’il entend gérer autrement la pénurie actuelle.