3. Notre conception du syndicalisme

Qu’est-ce-qu’un syndicat, qu’est-ce-que le syndicalisme ?

Il est d’autant plus aisé pour le mouvement étudiant de répondre à cette question que l’UNEF a oscillé entre plusieurs formes d’organisation au cours de son histoire : corporatisme, association, syndicat. En un siècle, notre organisation est passée d’un apolitisme revendiqué à la détermination des principes de base de l’action syndicale. La forme syndicale actuelle de l’UNEF est donc le fruit d’une maturation progressive et d’une action de ses militants sur les choix et les orientations de l’organisation afin de l’ancrer dans le camp des organisations luttant pour la transformation sociale. Pourquoi cette évolution? Parce que le syndicalisme est apparu comme la forme d’action la plus efficace pour répondre aux besoins sans cesse plus importants d’une population étudiante qui se démocratise. D’ailleurs, ce qui était vrai hier s’impose toujours aujourd’hui : c’est à l’UNEF de s’adapter aux évolutions du monde étudiant pour mieux les prendre en compte, et non l’inverse.
Le syndicalisme, pour reprendre la définition de la Charte d’Amiens, est une forme d’organisation que choisissent des individus afin de se regrouper pour assurer la défense de leurs intérêts matériels et moraux et cela, indépendamment des opinions politiques, philosophiques ou religieuses de chacun. Le syndicalisme a vocation à transformer le réel, il «poursuit la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates ». Il agit dans le but d’une émancipation des individus. Le syndicalisme est la forme d’organisation des plus faibles, il s’inscrit dans une logique conflictuelle. Son objectif n’est pas la conquête du pouvoir, mais la construction de rapports de force afin de réaliser des prises d’avantage pour ceux qu’il défend.

Mais au vu de cette définition, peut-on parler de « syndicalisme étudiant » ?

Oui, même s’il faut reconnaître qu’il y a toujours eu débat autour de cette notion. Pour certains, « le vrai syndicalisme n’aurait de sens que pour les salariés » car « les étudiants ne constituent pas une classe sociale »… Il est vrai que les étudiants ne font pas face à un patron, et que la relation de subordination entre employeur et salarié ne se retrouve pas à l’identique au sein de l’université. S’il est relativement simple de définir le rôle du syndicalisme dans le monde du travail, la fonction d’un syndicat étudiant n’est pas aussi claire. Pourtant, elle est bien réelle et l’UNEF revendique et assume son ancrage syndical. Certes, les étudiants ne constituent pas une classe sociale homogène et depuis la démocratisation de l’enseignement supérieur, le milieu étudiant est traversé par les mêmes inégalités sociales que le reste de la société. Mais nous considérons que malgré ces inégalités, la jeunesse se caractérise par une condition commune, la précarité, par un même besoin, celui d’un haut niveau de formation, et par une aspiration commune à l’autonomie. Dès lors, l’UNEF est porteuse de la défense des intérêts matériels et moraux des étudiants, et nous nous battons pour que tous les jeunes accèdent à une formation initiale. Le rôle de l’UNEF se définit bel et bien à partir de l’opposition entre des intérêts contradictoires. Ceux-ci parcourent l’ensemble de la société et ne sont pas ceux d’une « classe sociale étudiante » contre une autre. Il existe bel et bien au sein de la société des forces sociales qui refusent la démocratisation de l’université, pour des raisons budgétaires ou idéologiques, et d’autres qui souhaitent soumettre l’enseignement supérieur aux intérêts à court terme des employeurs. À chaque forme de société correspond un type d’université. En luttant pour une université plus démocratique, permettant un accès de tous au plus haut niveau de qualification et donnant à chaque citoyen les armes intellectuelles pour exercer pleinement son esprit critique, c’est à la transformation de la société dans son ensemble que nous œuvrons.
L’UNEF a défini à Grenoble en 1946 sa propre Charte d’Amiens. Elle énumère les droits et devoirs de l’étudiant en tant que jeune, en tant que travailleur et en tant qu’intellectuel. Ainsi, indépendamment de leur origine sociale ou des menaces que font peser sur eux leur future situation de salarié, les étudiants ont également en commun leurs conditions de travail. Si l’université a pu changer, se massifier et se démocratiser, c’est aussi parce que ses principaux intéressés, les étudiants, se sont donné les moyens de rendre meilleures leurs conditions d’études par l’action collective. Voilà pourquoi il est juste de parler de syndicalisme étudiant. Jusque dans la mise en forme de son logo, l’UNEF revendique d’être Le Syndicat étudiant.

Le syndicalisme est une des formes d’action collective. Est-ce la plus efficace ?

Plus que jamais ! Historiquement, le syndicalisme s’est montré bien plus efficace que les formes d’organisations corporatistes qui ont mené le mouvement étudiant dans des impasses. Comme je viens de le rappeler, l’UNEF a longtemps hésité avant de rompre avec le corporatisme. Au début du siècle, l’UNEF était uniquement conçue comme une forme d’entraide entre des étudiants peu nombreux et majoritairement recrutés au sein d’une élite sociale. Elle se gardait bien de se préoccuper des problématiques universitaires plus générales ou des questions de société. Cette attitude corporatiste atteint son paroxysme durant la seconde guerre mondiale. Sans collaborer activement, l’UNEF continue d’agir dans le cadre des institutions et des lois en vigueur et ne prend position ni pour le Gouvernement de Vichy, ni pour la Résistance, au nom de son « apolitisme ». Lorsque l’UNEF adopte la Charte de Grenoble en 1946, elle fait le choix de rompre avec le corporatisme. Pierre Gaudez souligne fort justement que ce point de rupture qui marque la naissance du syndicalisme étudiant ne vient pas d’une modification des structures universitaires ou du recrutement social des étudiants, mais d’une prise de conscience de certains d’entre eux. Dans la Résistance, ils firent l’expérience concrète d’une communauté non plus refermée sur elle-même, mais ouverte à toutes les classes sociales. Pour autant, il faut attendre 1956, pour que l’UNEF, «jusqu’alors corporative et apolitique, se donne une direction orientée à gauche, à l’occasion du débat sur l’Algérie ».
Le choix du syndicalisme représente un choix fondamental pour l’UNEF: c’est à partir de l’existence des problèmes universitaires et en fonction de l’attitude critique qu’il doit prendre face à eux que le mouvement étudiant légitime son existence. La réflexion syndicale porte désormais sur l’analyse du travail étudiant et sur une conception globale de l’université. Et c’est cette forme d’action syndicale qui a permis à l’UNEF d’obtenir de nombreuses avancées pour les étudiants au cours de l’Histoire.
Aujourd’hui, nous sommes des militants qui avons pris pour cadre d’action le syndicalisme. Il s’agit pour nous d’un outil. Nous nous reconnaissons ainsi dans la définition de Jaurès : « Le syndicalisme dépasse nécessairement en ampleur, en largeur, l’action corporatiste, l’esprit corporatif […]. Le syndicalisme ne se propose pas seulement d’améliorer dans l’ordre actuel les conditions de vie de la classe ouvrière. Il veut lui donner le désir et la force de transformer tout le système social, la capacité de gérer le monde nouveau.»

Mais beaucoup estiment que le syndicalisme est un cadre d’engagement dépassé, en particulier pour les jeunes…

Il s’agit d’une opinion, et non d’une observation sérieuse de la réalité. Je remarque d’ailleurs que les observateurs éclairés du « déclin » du syndicalisme sont les principaux artisans de son dénigrement. Peut-être y trouvent-ils un intérêt ? Soyons sérieux. Le syndicalisme est-il confronté à des difficultés en termes de syndicalisation ? Oui, et cela ne concerne pas uniquement le syndicalisme étudiant. Le syndicalisme salarié doit-il évoluer et s’ouvrir aux jeunes ? A l’UNEF, nous le pensons. C’est aux syndicats de s’adapter aux évolutions du salariat, et non l’inverse. Le syndicalisme est-il une forme d’organisation collective dépassée et auquel les jeunes ne croiraient plus ? Non, et les preuves de cette confiance renouvelée sont quotidiennes. Les syndicats sont l’un des seuls contre-pouvoirs qui conservent une certaine crédibilité, et qui ont une capacité de mobiliser sans égale, on l’a vu tout au long de l’année 2009, malgré le faible niveau de syndicalisation. Dans divers sondages récents, les salariés réaffirment d’ailleurs leur confiance aux syndicats pour défendre leurs intérêts, même s’ils émettent par ailleurs des critiques sur une institution perfectible. Pour ce qui concerne les jeunes et les étudiants, cette confiance se manifeste à l’occasion de la participation massive des jeunes au sein des mobilisations syndicales, comme celle du CPE en 2006 ou lors des élections au sein des universités, où les étudiants font majoritairement le choix du syndicalisme et de l’UNEF. La récurrence des mobilisations de la jeunesse depuis 2002 est d’ailleurs non seulement le révélateur d’un malaise, mais aussi la conviction que l’action collective et organisée peut changer les choses. Nous sommes loin de l’image d’Epinal d’une « génération zapping » qui ne s’engage plus, au sein de laquelle l’individualisme serait désormais le seul maître à bord. Les ressorts de l’engagement des jeunes sont multiples, les cadres d’engagement sont nombreux (humanitaire, collectifs thématiques, engagement politique). Contrairement à certains journalistes ou observateurs « avisés », les jeunes n’opposent pas ces cadres d’engagement entre eux et les considèrent comme complémentaires. Mais pour changer les choses au quotidien dans sa fac et dans sa vie d’étudiant, le syndicalisme a toujours la cote. Pour autant, cette confiance ne se matérialise pas nécessairement par une hausse de la syndicalisation, et cela doit nous interpeller et faire évoluer nos cadres d’engagements internes. La répression syndicale contre les syndicalistes étudiants est aussi un frein à l’adhésion. Quand il faut militer la peur au ventre de ne pas passer en année supérieure ou de ne pas être inscrit dans le master de son choix si l’on ne vote pas le budget de la fac, on y réfléchit à deux fois. C’est pourquoi le syndicalisme étudiant sera une forme d’action collective d’autant plus efficace qu’elle sera implantée sur tous les lieux d’études et respectée par les autorités universitaires.
Le syndicat est-il toujours la structure adéquate à l’expression de l’action collective ? Nous le pensons. Le rôle de l’organisation syndicale est de prendre en compte l’hétérogénéité du milieu qu’elle défend en la combattant par des revendications susceptibles de l’unifier. Il ne faut pas tenter une convergence des aspirations particulières pour en faire une synthèse à tout prix. Il convient de donner pleinement à l’organisation syndicale son rôle d’émetteur dans son milieu. Ainsi, la somme des intérêts particuliers ne fonde pas l’intérêt général. La définition et l’incarnation de l’intérêt général peuvent s’appliquer aux intérêts particuliers. C’est notre mission quotidienne de syndicalistes de le démontrer.

Le syndicalisme doit-il être une structure de lutte, de résistance, de cogestion ?

Le syndicat est le meilleur outil qu’ont les étudiants pour défendre leurs intérêts matériels et moraux et il doit être capable, selon les contextes, de prendre toutes ces formes. A ses origines, l’UNEF organise l’entraide, un peu à la manière dont les bourses du travail ont structuré le monde ouvrier. C’est la période où naissent les Restaurants universitaires, les Cités-U, la médecine préventive, le Centre national des œuvres… Et c’est sans doute parce que cette UNEF-là n’entretenait pas une culture de lutte et encore moins de transformation sociale qu’elle va perdre progressivement la gestion de ces organismes. C’est l’époque du triomphe du corporatisme où les problèmes sont pris au jour le jour et où l’apolitisme limite toute action.
Aujourd’hui, l’UNEF participe à la gestion des CROUS, siège dans les conseils des universités. Ce poids électoral est un élément du rapport de force, mais ce n’est pas une fin en soi : cela n’a de sens que pour permettre aux étudiants de faire respecter leurs droits. Cette forme de syndicalisme est nécessaire, ne serait ce que pour montrer que les jeunes sont capables de gérer leurs propres affaires. Mais elle est indissociable d’une forme de syndicalisme qui se donne tous les moyens d’action afin de peser sur le réel, pour défendre les droits étudiants et en acquérir de nouveaux. Au-delà du rapport de force électoral, l’UNEF est un syndicat de résistance et de lutte quand il le faut. Son histoire le démontre : en 1986 pour mettre en échec le projet Devaquet qui visait à la sélection à l’université, en 1994, pour rejeter le CIP d’Edouard Balladur qui souhaitait instaurer un « Smic jeune », ou plus récemment en 2006 contre le CPE ou en 2007 contre l’autonomie des universités. Sans compter les nombreuses mobilisations locales dans chaque université.
Nous refusons la fausse division entre d’un côté le syndicalisme de lutte, et de l’autre le syndicalisme d’accompagnement. Seul un syndicalisme de transformation sociale, alliant rapport de force construit et recherche permanente de débouchés concrets pour les étudiants nous permet d’éviter deux déconvenues : celle de nombreuses luttes étudiantes restées stériles et inefficaces car incapables de trouver des traductions pour les étudiants ; mais aussi celle de l’existence d’une bureaucratie étudiante qui se juge suffisante à elle seule pour négocier dans l’intérêt des étudiants en dehors de tout rassemblement majoritaire.
C’est aussi la nature de l’organisation qui permet de rendre notre syndicalisme efficace. Nous nous efforçons de construire un syndicalisme de masse et d’adhérents, car nous ne nous considérons pas comme « une avant-garde éclairée » chargée de montrer la voie aux étudiants, mais bien plutôt comme un outil que les étudiants, dans leur grande majorité, doivent s’approprier.

Quelle est aujourd’hui la démarche syndicale de l’UNEF?

Si nous militons à l’UNEF, c’est parce que nous pensons que la jeunesse doit se doter d’un outil syndical puissant et que le syndicat majoritaire est aujourd’hui le plus efficace pour défendre les étudiants et transformer la société. Nous considérons qu’il est de notre responsabilité de développer une orientation syndicale ambitieuse ancrée dans l’action. Notre démarche syndicale s’appuie sur la construction permanente du rapport de force dans la perspective assumée d’obtenir des avancées pour ceux que nous défendons. Elle articule protestation (la marque de l’indépendance), mobilisation (pour avoir gain de cause), négociation (parce qu’il faut savoir prendre acte d’un rapport de force) et propositions.
Nous estimons indispensable que l’UNEF marche sur ses « deux jambes ». La mobilisation, car il n’y a pas de négociation victorieuse sans rapport de force construit, et que nous ne comptons jamais a priori sur la bonne volonté de nos interlocuteurs. Et la négociation parce qu’un pas vaut mieux que mille programmes, et que chaque victoire est un point d’appui pour aller plus loin.
C’est le renouvellement ininterrompu du rapport de force des étudiants dans la société et la recherche permanente de débouchés qui donne tout son sens au syndicalisme que nous portons. Une fois notre démarche affirmée, c’est en fonction du contexte dans lequel nous nous trouvons que nous choisissons notre mode d’action syndical : ce qui nous guide est la seule analyse des faits. L’UNEF ne nourrit aucun fétichisme quant aux modalités d’actions dont elle se dote. L’UNEF utilise tous les moyens mis à sa disposition pour faire entendre sa voix, et elle n’exclue aucun moyen d’action, de la pétition à la grève avec blocage. L’UNEF n’appartient qu’aux étudiants, et c’est avec eux que ces modalités d’actions doivent être définies, en fonction du contexte : les droits des étudiants doivent être défendus avec les moyens les plus adaptés. La seule limite à la forme que peut prendre ses actions, c’est celle qui est décidée souverainement par ses adhérents. C’est de cette manière que l’UNEF est efficace et reconnue.

Pensez-vous que syndicalisme et politique soient nécessairement liés ?

Nous nous inscrivons dans la tradition du mouvement syndical de notre pays : celle du regroupement dans le syndicat, quelles que soient les opinions politiques, philosophiques, et religieuses de chacun. Pour être l’organisation syndicale de tous les étudiants de France, l’UNEF n’a pas « à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté [du syndicat], peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale » comme le dit la Charte d’Amiens. Cela n’a évidemment rien à voir avec l’apolitisme que nous rejetons tout aussi farouchement. Les étudiants ne vivent pas dans un vase clos, ils sont des citoyens à part entière. Nos revendications ne sont pas isolées du reste de la société, et s’inscrivent dans le camp de la transformation sociale. Pour se développer, l’UNEF se doit de participer aux phénomènes sociaux actuels et de s’inscrire dans toutes les luttes de son milieu.
Dans l’histoire du mouvement syndical, les relations entre partis et syndicats ont non seulement suscité beaucoup de débats théoriques, mais ont aussi eu des répercussions concrètes. Au IIème congrès de l’Internationale Communiste à Tous en 1920, 21 conditions sont adoptées permettant l’admission des partis politiques au sein de l’Internationale. Cette conception du syndicat comme « courroie de transmission » n’est pas la nôtre. Ce n’est pas une simple posture intellectuelle. Cela s’appelle l’indépendance. L’organisation syndicale n’appartient pas à tel ou tel appareil politique qui la contrôlerait. Encore une fois, le syndicat est la propriété de ses seuls adhérents, qui choisissent son orientation et élisent sa direction. L’UNEF s’est suffisamment battue au cours de son histoire pour débarrasser le syndicalisme étudiant de ses anciennes tutelles politiques pour que cette indépendance syndicale soit aujourd’hui la prunelle de nos yeux. Cette indépendance ne se pose pas par rapport au camp de la transformation sociale, puisque l’UNEF comme syndicat y est logiquement intégrée. L’indépendance n’est pas l’apolitisme. La nature et le fonctionnement de l’UNEF sont à cet égard primordiaux. Le choix de l’orientation, de réaliser l’unité syndicale, de rassembler plus largement que ceux qui se reconnaissent dans un des multiples groupes de la gauche, ne peuvent se concrétiser que si l’UNEF est justement indépendante des partis politiques. La pluralité de l’UNEF, l’existence du droit de tendance sont les conditions de son existence comme syndicat et non comme relais d’un autre mouvement. L’indépendance de l’UNEF est également indissociable d’un fonctionnement démocratique. Par ailleurs, l’indépendance doit aussi être pensée par rapport à l’administration en particulier, et au gouvernement en général. La définition de nos positions à travers une analyse de la situation et de notre projet conditionne notre intervention.
Certains ont parfois du mal à comprendre que syndicat et parti sont deux formes d’organisations différentes. C’est Léon Jouhaux qui résume le mieux cela: «L’attitude de neutralité du syndicalisme à l’égard des partis politiques est davantage qu’une méfiance des méthodes électorales et parlementaires. S’il en était ainsi, ce pourrait n’être qu’une position momentanée et révisable. Dans la réalité, on l’a vu, cette neutralité traduit l’idée que le syndicalisme s’étend et fait effort sur un plan très différent des partis politiques, que l’action politique et l’action professionnelle s’exercent sur deux terrains distincts. » C’est sur ce terrain syndical que nous nous situons, permettant à notre modeste mais juste mesure, de donner aux jeunes des formes d’organisations qui leurs permettent de conquérir des droits nouveaux.

Qu’en est-il de vos relations avec les autres organisations syndicales ?

Tout naturellement, l’UNEF entretient des relations de travail nourries avec les syndicats agissant dans son champ d’intervention traditionnel, l’université et le monde de l’éducation. Mais l’UNEF est aujourd’hui considérée par la majorité des confédérations comme un partenaire syndical à part entière et nous nous en félicitons.
De ce point de vue, la mobilisation victorieuse contre le CPE en 2006 a permis une nouvelle rencontre entre syndicalisme étudiant et syndicalisme salarié. A cette occasion, nous sommes sortis d’une distance mutuelle qui nuisait à l’efficacité de nos combats. La double unité d’action intersyndicale et intergénérationnelle en 2006 à été l’un des facteurs déterminants de la victoire finale. Nous croyons à la nécessité de renforcer les liens entre le monde de la formation et le monde du travail, et ces relations intersyndicales sont un premier tremplin. Parce que chaque nouvelle génération qui entre sur le marché du travail est prise en otage par une nouvelle déréglementation, nous avons la responsabilité de travailler ensemble, pour améliorer l’insertion professionnelle des jeunes et améliorer les conditions d’emploi de l’ensemble des salariés. Outre les enjeux liés à la qualification et à l’entrée dans le monde du travail, le syndicalisme salarié ne peut être indifférent à l’expérience d’action collective et militante que peuvent acquérir ces étudiants d’aujourd’hui, qui seront les salariés et très certainement les syndiqués de demain. Au-delà de la recherche permanente de l’unité d’action lors des mobilisations, nous travaillons donc régulièrement avec les syndicats de salariés, en particulier la CGT, FO et l’UNSA, pour définir des revendications communes sur les retraites, sur la reconnaissance des qualifications, sur les stages.
L’UNEF se tient à équidistance des confédérations syndicales de salariés. Elle n’a pas à faire le choix d’une organisation au détriment d’une autre. Ce n’est pas aux étudiants de décider à la place des salariés comment ils doivent s’organiser. En retour, nous attendons le même respect de l’autonomie du mouvement étudiant : ce n’est pas aux salariés et à leurs organisations de décider comment les étudiants doivent s’organiser. Son histoire le démontre : le mouvement étudiant est capable de s’organiser par lui même en toute indépendance. Mieux : le syndicalisme étudiant est aujourd’hui rassemblé à l’instigation de l’UNEF. Nos relations avec ceux qui ont fait le choix de la division et d’une implantation directe en milieu étudiant en créant et en entretenant financièrement leur propre structure étudiante dans les universités sont donc dégradées et ne pourront se normaliser que par un changement de stratégie de leur part à notre égard.

On dit souvent que la division syndicale est une des causes de la faiblesse du syndicalisme. Comment se pose pour vous la question de l’unité syndicale dans le milieu étudiant? Le rassemblement syndical étudiant est-il possible?

Pendant un siècle, l’UNEF a incarné la volonté d’unité du mouvement étudiant. Parfois fragilisé, le mouvement étudiant a néanmoins démontré au cours de son histoire sa capacité à s’organiser de manière autonome avec pour seule boussole les intérêts des étudiants. La réunification syndicale entre l’UNEF-ID et l’UNEF-SE en 2001 a permis de refermer trente années de division de l’UNEF. Cependant pour nous, il est aujourd’hui nécessaire d’aller plus loin. Il existe en dehors de l’UNEF des formes d’engagement qui pourraient trouver leur pleine efficacité syndicale si elles étaient rassemblées. Dans le contexte universitaire et social actuel, la division fait le jeu de nos adversaires. Nous ne pensons pas que la division syndicale soit un moyen de syndiquer plus d’étudiants. Très souvent, elle suscite leur incompréhension face à ce qu’ils considèrent légitimement comme des batailles de chapelle inutiles.
Il est donc grand temps que le mouvement étudiant reprenne sa difficile mais indispensable marche en avant vers l’unité. Nous avons conscience que la responsabilité de l’UNEF est de ce point de vue majeure. Nous avons posé les premières pierres de cette démarche en votant en 2007 lors de notre 80ème congrès une réforme statutaire à même de renforcer le droit de tendance et la démocratie interne pour faire vivre la diversité d’opinion et d’expression en notre sein, et en privilégiant lors des mouvements étudiants l’unité d’action la plus large. Nous devons aujourd’hui aller plus loin. Nous avons lancé lors de notre collectif national d’octobre 2008 un appel au rassemblement du mouvement étudiant à l’ensemble des organisations étudiantes et des groupes organisés dans le monde étudiant. Ce rassemblement doit selon nous se construire sur la base de trois principes : le respect du pluralisme reposant sur le droit de tendance et sur une démocratie interne permettant à chaque adhérent de peser sur l’orientation de son organisation ; le rassemblement au sein de la « maison commune » historique du mouvement étudiant en France qu’est l’UNEF ; et sur le choix du syndicalisme de transformation sociale qui tourne le dos au corporatisme.
Dans un contexte politique et social qui ne laisse aucune place à la division, c’est à cette perspective que nous souhaitons travailler. S’il est du devoir de l’organisation majoritaire de créer les conditions du rassemblement permettant à chacun de trouver sa place, il appartient à chacun de prendre ses responsabilités devant les étudiants. L’unité ne se décrète pas, elle se construit. L’unité ne se fait pas seule, elle nécessite des partenaires. L’unité ne se fait pas sans but, elle doit être un outil au service de la jeunesse étudiante. Pour notre part, nous estimons que les étudiants ne sauraient attendre plus longtemps.