3 questions à … Patrick Baranger, directeur d’IUFM démissionnaire

LDE : Pouvez-vous nous présenter les raisons qui vous ont poussé à démissionner du poste de directeur de l’IUFM de Lorraine ?

Patrick Baranger : Lorsque les premières annonces de réforme de la formation des enseignants ont été faites, j’étais directeur de l’IUFM de Lorraine, mais aussi président national de la Conférence des Directeurs d’IUFM (CDIUFM).  

Ma première attitude a été l’ouverture et la volonté de coopérer avec les autorités ministérielles pour optimiser la formation des enseignants. L’accès au grade de master me paraissait une juste reconnaissance du haut niveau de formation, et donc de compétences, des enseignants. Le cursus de master lui-même, parce qu’il est une formation à et par la recherche me paraissait bien indiqué pour donner aux futurs enseignants les compétences réflexives nécessaires à un métier en constante évolution. J’ai ensuite compris que cette réforme était en fait dictée par de toutes autres considérations. Il s’agissait d’abord de récupérer des moyens, en supprimant la deuxième année de formation en IUFM et les traitements des fonctionnaires stagiaires qui y étaient affectés. La réforme était d’abord pensée à la calculette. Et puis, il y avait chez certains une volonté d’éradiquer ce qu’ils appelaient le « pédagogisme » et les IUFM qui le représentaient à leurs yeux. 

Cette réforme se fait aussi sur fond d’aveuglement idéologique. Certains reprochent précisément aux IUFM ce qu’ils mettent eux-mêmes en œuvre : une posture de nature idéologique.

De plus, cette réforme a toujours été pilotée à vue et bricolée au jour le jour au gré des effets d’annonce médiatiques, des pressions des différents lobbies et de sordides négociations en coulisse. Pas de réflexion sur le fond, pas de projet politique clair, si ce n’est ces deux préoccupations d’économie et de conflit idéologique. Et de jour en jour, une copie de plus en plus bâclée, une réforme de moins en moins applicable, et une formation initiale des enseignants de plus en plus dégradée.

Face à une telle situation, l’actualité nous montre qu’elle perdure, voire qu’elle empire. J’ai pris la décision de ne plus faire semblant de ne plus cautionner cette mascarade de formation et j’ai démissionné de mes fonctions de directeur d’IUFM.

LDE : Quelles seront les conséquences de la réforme de la formation des enseignants sur le système éducatif ?

P.B : Aujourd’hui on précipite dans le grand bain de la piscine les enseignants fraichement recrutés. Un collègue expérimenté, sur le bord de la piscine, leur dit comment il faut faire, mais on se garde bien de leur donner de sérieuses leçons de natation.

Une petite minorité va se noyer : on les licenciera au plus vite. Une autre minorité fera de bons nageurs : tant mieux pour eux et pour les élèves qui leur seront confiés. Le plus grand nombre s’en tirera, mais ils resteront de piètres nageurs tout le restant de leur carrière : tant pis pour les élèves qui leur seront confiés !

LDE : Les étudiants se destinant au métier d’enseignant ne sont-ils pas aussi les grands perdants de cette réforme ?

P. B : On nous dit que, grâce à cette réforme, les étudiants non reçus au concours seront mieux lotis qu’autrefois puisqu’ils auront un master. Alors comment expliquer la chute drastique, toutes  disciplines confondues, des inscriptions dans ces masters, comme aux épreuves du concours ? La nécessité de financer au moins une année de plus ses études est-elle à ce point démobilisatrice ? Les étudiants redoutent-ils de s’engager dans un métier qu’ils savent difficile dans la crainte d’y être trop peu préparés ?

Certains recteurs proposent aujourd’hui des masters enseignement par alternance : excellente idée qui devrait attirer les étudiants ! Sauf que l’on découvre que c’est plutôt le désir de se servir des étudiants comme « variables d’ajustement » (des remplaçants au rabais !) plus que de leur offrir de  réelles situations de formation qui animent ces recteurs.

Tout le monde sait déjà depuis longtemps que cette réforme devra être reprise tant elle est injuste et contre-productive. J’ai cru qu’il suffirait de revoir la copie ; je suis aujourd’hui persuadé qu’il n’y a rien à conserver de cette réforme et qu’il faut tout reprendre.

Propos recueillis par Maria Cotora
Élue au CNESER 

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