« Que c’est abominable d’avoir à choisir entre deux innocences »

Tribune parue dans Médiapart, le 5 avril 2012

Les débats auxquels nous assistons, depuis les affreux crimes commis à Montauban et Toulouse, sont de nature déstabilisante. Comment en si peu de temps sommes-nous passés de la nécessaire élucidation de ce crime à la relance par certains de débats autour de la peine de mort, de l’immigration, de la place de l’islam ? La réponse à cette question prend malheureusement tout son sens lorsque l’on observe depuis plusieurs semaines les tentatives de récupération de cet horrible drame humain. 

Certains sont même parvenus à ajouter à l’abjection du crime leur indécence. La terrible prose d’Ivan Riouffol désignant Stéphane Hessel comme responsable moral de la tuerie et le dérapage du président de la République créant une catégorie de la population rassemblant des « musulmans d’apparence » sont autant d’exemples qui doivent nous alarmer sur l’esprit qui règne. Cette obscénité est poussée à son comble lorsqu’une candidate à l’élection présidentielle rappelle ses mises en garde en passées contre le « péril vert ».

C’est après une dure journée, après avoir lu, vu et entendu tout cela que j’ai la terrible impression que le profil du tueur légitime enfin la petite musique insupportable que l’on entend depuis trop longtemps. Ca y est ! Maintenant que la démonstration est faite plus personne ne pourra contester que « toutes les civilisations ne se valent pas » et que le droit de vote aux étrangers fera glisser dangereusement notre belle République vers la barbarie.

Syndicaliste étudiant, fils d’un algérien qui quitta son pays durant les années noires du terrorisme je ne me résigne pas à cet état de fait. Je fais partie de ceux qui aiment trop la France – son histoire, ses valeurs universelles, sa promesse républicaine – pour m’avouer vaincu. Ceux qui l’aiment trop pour refuser que l’amalgame prenne le pas sur le débat raisonné. Ceux là même qui ne supportent plus le mépris qu’ils reçoivent chaque jour en pleine face et dont la sordide tuerie et ses interprétations décuplent les effets dévastateurs.

Qui accepterait que son prénom et son faciès puissent constituer a priori des motifs de griefs ? Qui accepterait d’être renvoyé en permanence à ses origines y compris lorsqu’elles remontent à Mathusalem ? Qui accepterait d’être renvoyé à une identité liée à une spiritualité supposée ?

Ces affronts je les subis quotidiennement au même titre que de nombreux autres jeunes. Subissant le racisme lattant qui me désigne comme à peine français, je ne peux que redouter d’être sur le banc des accusés. J’y suis déjà un peu sur ce banc, quand j’entends certains répéter en boucle que le tueur s’appelle Mohamed, qu’il est d’origine algérienne, qu’il s’est « radicalisé » dans l’islam.

Et pourtant rien ne me prédestinait à me sentir accusé. Militant laïque j’ai toujours refusé la tentation communautariste. J’ai toujours situé mes combats dans un cadre global. J’ai toujours combattu les extrémistes qu’ils soient les avatars de Mohammed Atta ou de Robert Brasillach.

Le tueur et la nature du débat médiatique pourrait m’amener à rompre avec cette attitude. Je pourrai désormais pour me protéger me replier vers une communauté qui se ferait mienne. Je pourrai me dire qu’à force d’être désigné comme étranger dans mon propre pays je pourrai me contenter de cultiver ma différence.

En tuant un jeune militaire de 24 ans, Mohamed Merah recherchait précisément cet objectif. Il a tenté de tuer mon identité, celle que cette victime partageait avec moi. Jeune français, Mohamed Legouad était un symbole d’intégration, c’est ce symbole que le tueur a voulu anéantir.

En choisissant la voie du repli, je ferai la grave erreur de donner raison au tueur, à sa fureur meurtrière et à tous ceux qui répètent à l’envie que certaines franges de la population constituent les nouvelles classes dangereuses. 

C’est pour ces raisons là, que plus que jamais je souhaite rester fidèle à mes engagements, à mes convictions, à ma démarche. Je suis optimisme pour la suite. Je suis convaincu que Mohamed Merah en nous défiant ne nous a pas mis à genoux. Il n’y est pas arrivé, car une majorité de la population refuse de sombrer dans le piège de la division. Il n’y est pas arrivé, car les enfants qu’ils soient juifs ou arabes continueront de jouer ensemble. Il n’y est pas arrivé, car nous sommes nombreux à nous battre inlassablement pour que notre pays la France grandisse perpétuellement en reconnaissant tous ceux qui la composent comme ces enfants.

Il n’y est pas arrivé, parce que nous connaissons les réponses à son acte. Quelques jours après la fusillade d’Utoya, le maire d’Oslo avait déclaré : « Nous allons punir le coupable. La punition, ce sera plus de générosité, plus de tolérance, plus de démocratie ». Pour beaucoup de jeunes de ma génération ce chemin est apparu comme une évidence.

En ayant la volonté de laisser derrière nous les affres du passé, ma génération possède la certitude que devant nous se situe une nouvelle frontière que nous pouvons atteindre. Si les prétendants à la présidence de la République ne saisissent pas ces enjeux, s’ils ne répondent pas à l’aspiration à l’égalité et au respect exprimé par ma génération ils prennent le risque de s’aliéner dès le 22 avril prochain le vote des jeunes. C’est ce message que mon organisation et de nombreuses autres feront passer le 17 avril prochain sur la place de la Bastille, lors du concert contre le racisme que nous organisons.

Azwaw Djebara, vice-président de l’UNEF

« Que c’est abominable d’avoir à choisir entre deux innocences »
« Perlimpinpin » chanson de Barbara.