Interview d’Emmanuel Zemmour, Président de l’UNEF dans Médiapart – Pour le président de l’Unef, «l’extrême droite tente de s’installer dans les facs»

24 OCTOBRE 2013 | PAR LUCIE DELAPORTE

Après les deux agressions de militantes de l’Unef, Emmanuel Zemmour, président du syndicat, revient sur le climat délétère qui règne dans certains campus. Il maintient par ailleurs son appel à manifester le 5 novembre prochain contre les expulsions des jeunes scolarisés.

Deux militantes de l’Unef ont été agressées en l’espace de quelques jours à Paris. Jeudi 17 octobre, une étudiante à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, que ses agresseurs attendaient en bas de chez elle, a été traitée de « sale gauchiste » et blessée au visage et à la gorge par un cutter. Samedi dernier, une autre militante de l’Unef, étudiante à Nanterre, était bousculée et insultée à la sortie de son cours de danse. « Sale Arabe », « On sait où tu habites », « Si tu continues, on te viole », aurait menacé l’homme qui l’attendait.

Emmanuel Zemmour, président de l’Unef, dénonce un climat délétère sur certains campus. Il décrit « une extrême droite qui tente de s’installer dans les facs » et une très dure « campagne d’intimidation » sur internet.

Alors que le syndicat étudiant majoritaire appelle à manifester le 5 novembre prochain, aux côtés des lycéens, contre les expulsions des jeunes scolarisés ou en cours de formation, Emmanuel Zemmour regrette un traitement médiatique de « l’affaire Leonarda » qui a dépolitisé le débat. Le président de l’Unef rappelle avec amertume que la situation des étudiants étrangers – hormis l’abrogation de la circulaire Guéant – n’a pas beaucoup évolué depuis un an et demi. « La machine à créer des sans-papiers » étudiants se porte bien selon lui.

Vous avez affirmé que les agressions dont ont été victimes les deux militantes de l’Unef s’inscrivent dans un climat particulier. Qu’en est-il exactement ?

Depuis une quinzaine de jours, nous étions confrontés à un climat de tension, en particulier à l’université Paris 1. La militante qui a été agressée jeudi avait reçu des menaces téléphoniques. On espérait que cela serait circonscrit à cette université, malheureusement ce n’est pas le cas. À Nantes et à Strasbourg, il y a eu des appels à la violence. Le journal d’un groupuscule, appelé l’Action française universitaire, distribué sur le campus titrait « Tuons les gauchismes ». Nous allons porter plainte.
Parallèlement, nous avons subi une vraie campagne d’intimidation sur le net. Des photos de militants et de militantes de l’Unef ont circulé, et circulent encore, sur les pages Facebook de militants de l’UNI ou d’associations dites apolitiques les désignant comme des « gauchistes ». On peut aussi s’étonner que la vidéo qui a mis le feu aux poudres à Paris 1 ait été publiée sur des sites d’extrême droite. (On y voit un militant de l’Unef tenir un pied de biche. Le syndicat étudiant affirme que le son a été délibérément coupé car il permettait de faire une lecture totalement différente de l’image. Le militant aurait ramassé la barre de fer pour s’étonner que quelqu’un l’ait introduite dans la fac – ndlr.) Elle a été tournée par des militants de la Fédé Paris 1, une association de PDE, et nous nous demandons comment elle a pu se retrouver sur ces sites. Cela pose la question d’une possible infiltration de militants de ces groupuscules au sein de ces associations.

Ce climat conflictuel, n’est-ce pas un grand classique du contexte électoral, les élections des représentants étudiants se tenant au mois de novembre ?

Clairement pas. Pour nous, c’est beaucoup plus profond. Tout cela s’inscrit dans un contexte où l’extrême droite tente de s’installer dans les facs. Comme le milieu étudiant a déjà une forte structuration militante, notamment autour de l’action de l’Unef, elle n’y parvient pas. Cela explique peut-être qu’elle ait recours à d’autres modes d’action.

C’est la première fois que nous devons faire face à des attaques physiques de personnes. C’est cela le tournant.

Pourquoi l’Unef est-elle aujourd’hui particulièrement ciblée ? Je pense que ces militants d’extrême droite ne supportent pas que notre syndicat se situe sur le terrain de la défense des conditions sociales des étudiants – où nous avons pu obtenir de vraies avancées –, mais aussi sur celui des droits contre les expulsions des jeunes scolarisés, que nous estimons injustes. Mener ces deux batailles de front, c’est cela qui les dérange.

Ces deux agressions ont été, au départ, accueillies avec un peu de circonspection par les médias. Comment l’expliquez-vous ?

Ce qui m’inquiète, c’est de sentir que, tant du côté des principaux médias que des pouvoirs publics, le terrain de la défense des droits en général recule. Les concessions aux idées extrêmes sont en revanche de plus en plus nombreuses. Actuellement, le tissu associatif et syndical se sent isolé. Un comble quand on sait que c’est ce mouvement militant et citoyen qui a permis l’alternance politique, et sur un discours d’égalité et de reconnaissance des droits. Et ces forces sont toujours présentes dans la société, elles n’ont pas disparu. Seulement, elles ne trouvent plus les relais à leur action. Il faut le dire, actuellement nous sommes à mille lieues de l’espoir levé en 2012. On a le sentiment d’avoir participé à la bande-annonce d’un mandat de progrès social et humain, mais de ne jamais avoir vu le film.

Vous appelez à manifester le 5 novembre contre les expulsions des jeunes scolarisés, mais le 18 octobre, lors des manifestations lycéennes, les étudiants n’étaient pas très nombreux…

Le 18 octobre, les ressorts de mobilisation n’étaient pas les mêmes, puisque les lycéens se sont mobilisés pour des lycéens expulsés. Nous avons récemment fait une action dans plusieurs universités, comme à Paris 7, et nous avons constaté que les étudiants pouvaient être très réceptifs, même s’ils sont aussi très clivés sur ces questions.
La campagne de presse qui est restée centrée sur le cas d’une seule famille, avec les épisodes que l’on sait, « le père a-t-il menti ? » etc., n’a pas beaucoup aidé ! Cette façon de présenter les choses n’a pas permis de faire émerger les vraies questions politiques sur la place publique.
Pour nous, il s’agit de défendre notre modèle d’intégration par l’école et les études. Un modèle dont on a vu qu’il fonctionne et dont nous devrions être fiers. Au-delà de la légalité ou non de l’intervention pour expulser Leonarda, il faut faire de la scolarité un critère prioritaire de régularisation. Nous demandons donc qu’aucun jeune en cours de formation ne soit expulsé.

Geneviève Fioraso a abrogé la circulaire Guéant sur les étudiants étrangers, qui restreignait leur accès au marché du travail, dès son arrivée au ministère. Leur situation ne s’est-elle pas améliorée avec ce gouvernement ?

La circulaire Guéant concernait les étudiants diplômés. Nous nous réjouissons bien sûr qu’elle ait été abrogée. Mais la situation des étudiants étrangers, en général, ne s’est pas améliorée. Ils sont toujours aussi nombreux à ne pas pouvoir faire renouveler leur titre de séjour. Les procédures sont toujours aussi longues, avec des obligations impossibles, comme celle de posséder 7 000 euros sur un compte. Quel étudiant possède cette somme ? Ils doivent par ailleurs toujours montrer leur bulletin de notes au préfet pour obtenir ce titre. C’est une machine à créer des sans-papiers. Par ailleurs, leur situation sociale est toujours aussi dégradée et si nous militons depuis longtemps pour qu’ils aient droit à des aides sociales, nous n’avons sur ce point pas été entendu.

Un décret, passé en catimini cet été, retire aux étudiants étrangers le droit de se présenter aux concours d’enseignement privé. Comment expliquez-vous cette restriction ?

Nous ne comprenons pas. C’est un mystère. Nous observions plutôt le mouvement inverse de la part du ministère de l’éducation nationale. D’ailleurs, le seul point positif concernant la récente affaire de l’expulsion de Leonarda, a été une réaffirmation de la sanctuarisation de l’espace scolaire.