AEF : Interview commun d’Emmanuel Zemmour, Président de l’UNEF et de William Martinet, seul candidat à sa succession.

L’un des défis pour l’Unef est de « trouver un nouvel espace de pouvoir au niveau local » car, avec l’autonomie des universités, « le rapport de force s’est déplacé » et « le type de revendications évolue », estime Emmanuel Zemmour, président sortant de l’Unef, dans un entretien à AEF, mardi 10 décembre 2013. Avec William Martinet qui devrait lui succéder le 13 décembre , ils estiment que l’autre grand chantier des années à venir est celui de la licence car « il ne suffira pas de changer le nom des diplômes pour améliorer les choses ». Ils se disent en effet déçus par l’application de ce volet de la loi ESR. Quant aux budgets des universités, l’Unef « refuse que les étudiants soient pris en otage entre le MESR, qui accuse les présidents de mauvaise gestion, et les présidents, qui se disent responsables de rien ». Enfin, ils évoquent l’« avenir du régime étudiant de sécurité sociale ».

AEF : Emmanuel Zemmour, vous démissionnez de la présidence de l’Unef le 13 décembre prochain. Quels sont vos projets ? Allez-vous vous lancer en politique comme vos deux prédécesseurs Bruno Julliard (adjoint au maire de Paris) et Jean-Baptiste Prévost (conseiller de Geneviève Fioraso) ?

Emmanuel Zemmour : Non, je n’envisage pas de m’investir dans des responsabilités politiques, je souhaite devenir enseignant. Mon objectif est de préparer l’agrégation de sciences économiques et sociales, dont le concours a lieu en mars. Ce départ était prévu de longue date, j’avais simplement entamé un deuxième mandat afin de mener à terme les discussions avec le cabinet de la ministre sur la réforme des bourses.

AEF : En matière d’aide sociale justement, maintenant que la réforme des bourses est actée, quelles sont aujourd’hui les revendications de l’Unef ?

William Martinet : À terme, nous défendons toujours l’allocation d’autonomie universelle. Mais dans l’immédiat, nous attendons de connaître les projets du gouvernement sur les 1 000 aides à l’autonomie annoncées dans le cadre de la réforme des bourses et budgétées dans le PLF 2014. Nous ne savons rien pour le moment de la méthode arrêtée et des modalités pratiques d’attribution. N’étant pas prêt pour la rentrée, le MESR avait reporté les annonces pour janvier mais nous ne voyons toujours rien venir. De notre côté, nous plaidons pour une refonte du Fnau (Fonds national d’aide d’urgence) annuel, qui correspond à environ 6 000 aides, avec les 1 000 nouvelles annoncées par la ministre, et nous demandons la création d’une commission qui déciderait de leur attribution sur des critères objectifs. Le but est de parvenir à 300 000 aides à la fin du mandat de François Hollande, ce qui correspond au nombre d’étudiants qui décohabitent et font une déclaration fiscale indépendante.

AEF : Quels sont les autres sujets de préoccupation de l’Unef en ce moment ?

William Martinet : Nous en avons deux principaux, le cadre national des formations et les budgets des universités. S’agissant du cadre, qui passera au Cneser la semaine prochaine, nous sommes déçus. La spécialisation progressive et l’accueil des étudiants prévus dans ce cadre sont des points très positifs, mais a contrario, il n’y a pas la moindre garantie concernant les moyens en licence et notamment des taux d’encadrement, tout étant renvoyé à la contractualisation avec les établissements. Nous voterons donc au Cneser en faveur du cahier des charges de l’accréditation, mais certainement pas pour le cadre national. D’ailleurs, nous remarquons que l’attribution des 45 ECTS pour le tronc commun en licence est passé du cadre national au cahier des charges (AEF n°191101)

Emmanuel Zemmour : La loi ESR a été votée pour la réussite des étudiants, mais au moment d’écrire les textes d’application, nous avons l’impression que ce sont les considérations des présidents d’université et l’autonomie qui l’emportent. Pour ma part, je crois que c’est vraiment à ça qu’il faudra juger le mandat de Geneviève Fioraso : au-delà des discours, aura-t-elle fait preuve de volontarisme politique pour la réussite des étudiants face aux exigences de la CPU ? Les chiffres de la réussite en licence sont en baisse, étant passés en trois ans de 36 % à 32 % et j’avoue que j’ai du mal à voir ce qui va permettre d’inverser la vapeur.

AEF : S’agissant des budgets des universités actuellement votés par les CA, quelles sont vos analyses ?

William Martinet :
La première difficulté pour nos élus dans les conseils d’administration est de récupérer les données ! Certains présidents, au mépris de la loi, ne communiquent en effet pas les données exploitables pour analyser les choix faits. Certains se contentent de donner des tableaux Excel reprenant les grandes lignes du Pap de la Mires. Dans mon université, à Paris-XIII, nous n’avons toujours pas de lettre de cadrage budgétaire et très peu d’informations sur les conséquences des coupes budgétaires dans les formations. Sur le fond, nous veillons à ce que les difficultés budgétaires des établissements ne soient pas assumées par les seuls étudiants, car la tendance est bien là. À Montpellier-III par exemple, c’est la forte mobilisation des étudiants qui a fait reculer le CA sur la fermeture du site de Béziers. À Lille-III, la présidence a aussi reculé sur son idée première de baisser toutes les capacités d’accueil après la mobilisation des étudiants. Nous refusons que les étudiants soient pris en otage entre le MESR, qui accuse les présidents de mauvaise gestion, et les présidents, qui se disent responsables de rien. Notre revendication est non seulement de demander des moyens, mais que ces moyens soient accompagnés de la garantie qu’ils seront affectés à la réussite en licence. Nous serons donc très vigilants quant à la répartition des 1 000 postes car l’expérience de l’an passé nous a montré que l’ambition de départ n’avait pas été respectée : selon nos calculs, au moins un tiers des postes n’ont pas été créés mais ont servi à renflouer des déficits.

Emmanuel Zemmour : On est actuellement dans un système où les présidents refusent à la fois les contraintes venant de l’État et les contre-pouvoirs internes à l’université. À Marseille par exemple, la direction s’immisce dans les élections étudiantes, faisant ouvertement alliance avec les corpos locales contre l’Unef : on n’avait jamais vu ça. À l’heure de l’autonomie des universités, il est urgent de restaurer un minimum d’équilibre démocratique dans les établissements.

AEF : L’autonomie des universités et la décentralisation des lieux de pouvoir qu’elle implique vous oblige-t-elle à revoir vos pratiques syndicales ?

Emmanuel Zemmour : Oui, et c’est un défi important pour l’Unef comme pour tous les syndicats : trouver un nouvel espace de pouvoir au niveau local. Le rapport de force s’est déplacé, le type de revendications évolue, ainsi que notre de mode fonctionnement. Nous ne pouvons plus nous contenter de négocier uniquement avec le gouvernement, même si peser à ce niveau de discussion demeure primordial. L’Unef ne part pas avec un handicap car elle est bien implantée dans les universités, elle se présente dans tous les conseils d’UFR, même en médecine. Et contrairement aux corpos, nous pouvons faire ce lien indispensable entre les problématiques locales et nationales. Pour autant, ces évolutions se feront progressivement, et elles ont déjà commencé à travers les campagnes que l’Unef mène désormais et les revendications qu’elle porte.

AEF : Quels sont les autres défis de demain pour le nouveau président de l’Unef ?

Emmanuel Zemmour : L’un des autres grands chantiers à ouvrir sera celui de la licence, car il ne suffira pas de changer le nom des diplômes pour améliorer les choses… Il va quand même falloir se poser un jour la question de quel type de prof on veut, qu’est-ce qu’on met en première année, comment on articule première et deuxième années, comment on valorise les compétences pédagogiques des enseignants, etc.

William Martinet : Nous comptons à ce titre beaucoup sur les Espé pour former les enseignants du supérieur. Mais savoir si le MESR parviendra à faire bouger les lignes du conservatisme universitaire en la matière demeure une vraie question. La formation pédagogique pourrait par exemple faire partie de la formation doctorale.

AEF : Quand vous êtes arrivé à la présidence de l’Unef, Jean-Baptiste Prévost estimait que l’un de vos défis concernerait le sort des mutuelles étudiantes (AEF n°151090). Défi relevé ?

Emmanuel Zemmour : La LMDE va mieux qu’il y a deux ans ! Tous les efforts de bonne gestion ont été faits, avec des décisions très difficiles : un plan de restructuration et un plan de redressement qui ont conduit notamment à la fermeture de quatre centres de gestion, au licenciement de 200 personnes et au rapprochement avec la MGEN (AEF n°157085). Il relève maintenant de la décision politique de savoir si l’on veut garder un régime étudiant de sécurité sociale ou si on le laisse péricliter. Mais quand on voit les résultats de la dernière enquête de l’OVE qui montrent une précarisation croissante de la santé tant physique que psychologique des étudiants (AEF n°191122), je crois qu’il est primordial de conserver un service de proximité. Le courage politique consistera à mon sens à mettre fin au duopole LMDE-mutuelles régionales qui n’a aucun sens, qui est coûteux et qui crée une concurrence stérile, et à conserver un régime étudiant qui pourrait même être étendu à tous les jeunes en formation.

William Martinet :
L’Unef organisera fin janvier des états généraux pour réfléchir à une refondation du régime étudiant de sécurité sociale, avec toutes les organisations étudiantes et de jeunesse qui le souhaiteront. La bataille politique commence, maintenant qu’on ne peut plus nous reprocher une mauvaise gestion.