L’UNEF en Tunisie : le récit du séjour

L’UNEF a été invitée en Tunisie les 8, 9 et 10 février par l’Union Générale des Etudiants Tunisien (UGET) pour la première commémoration de l’assassinat de Chokri Belaïd, un militant politique, ancien membre du syndicat étudiant. Ce voyage a été l’occasion pour William Martinet (président de l’UNEF) et Habib Gniengue (responsable des questions internationales au bureau national de l’UNEF) d’échanger avec les syndicalistes étudiants tunisiens et de mieux comprendre un pays en plein processus révolutionnaire. Découvrez leur récit:

Nous sommes arrivés à Tunis le samedi 8 février au matin. Les militants de l’UGET sont venus nous chercher à l’aéroport pour nous conduire dans le centre ville de Tunis, avenue Habib Bourguiba (premier président Tunisien après l’indépendance).

C’est avenue Habib Bourguiba qu’a eu lieu la dernière manifestation avant la fuite de Ben Ali en janvier 2012. C’est également là qu’a fini la manifestation organisée pour commémorer l’assassinat de Chokri Belaïd. Militant politique progressiste, il a fondé le Parti Unifié des Patriotes Démocrates (Watad) au lendemain de la révolution avant d’être assassiné le 6 février 2013.  Avec Mohamed Brahmi (fondateur du Mouvement du Peuple) il a été victime de la vague d’assassinats politiques depuis la chute du régime de Ben Ali.

 

William Martinet signe le livre d’or à la mémoire de Chokri Belaïd, avenue Bourguiba à Tunis.

 

Cette commémoration était importante pour rappeler l’actualité du combat pour la démocratie en Tunisie. Si la chute du Régime de Ben Ali a permis de faire avancer les libertés politiques, avec notamment la légalisation de l’ensemble des partis,  les différents assassinats illustrent le danger permanent qui plane sur le processus révolutionnaire tunisien.

Après la manifestation, nous avons rejoins la banlieue de Tunis pour le concert organisé par l’UGET, toujours pour la commémoration de l’assassinat de Chokri Belaïd.

 

La salle se remplit pour le concert organisé par l’UGET.

 

Intervention de William Martinet pour apporter le soutien de l’UNEF aux syndicalistes étudiants de l’UGET

 

Sur le chemin, les discussions avec les militants de l’UGET nous ont permis de mieux comprendre l’histoire du syndicat étudiant tunisien et son implication dans le processus révolutionnaire depuis 2012.

L’UGET a été fondée à Paris, en 1952, au moment où la Tunisie était encore une colonie française. Elle a participé à la lutte pour l’indépendance (1956) en restant très proche d’Habib Bourguiba et de son régime autoritaire.

1971 représente un tournant historique pour l’organisation. La réunion de son 18ème congrès à Korba annonce une large majorité pour la prise d’indépendance de l’UGET vis-à-vis du pouvoir politique. Des incidents violents, organisés par le pouvoir, empêche finalement la tenu du congrès, mais il est annonciateur des fortes mobilisations étudiantes de 1972 contre la répression syndicale et politique du régime de Bourguiba.

L’UGET traverse ensuite une longue période de division interne, entre les soutiens et les opposants au régime en place, avec l’interdiction de réunir un congrès.

Plus d’infos sur les evènements de 1972 ici

A son arrivée au pouvoir en 1987, Zine El-Abidine Ben Ali cherche à donner des gages de démocratie à la population et sur la scène internationale. Il permet aux trois principales organisations du pays (le syndicat des travailleurs UGTT, la Ligue des Droits de l’Homme et l’UGET) de tenir leur congrès.

Le 18ème congrès extraordinaire de l’UGET acte une majorité pour les étudiants proches du Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD, le parti unique imposé par Ben Ali).  En réalité, de nombreux militants, comme Chokri Belaïd, rompent avec la direction du syndicat étudiant et poursuivent un militantisme revendicatif dans les universités malgré la chape de plomb imposé par le pouvoir.

 

 

Les militants de l’UGET sont par exemple un soutien important des grévistes du bassin minier de Gafza en 2008.  Cette forte mobilisation sociale est un des signes annonciateurs de la révolution de 2012.

 

Grève du bassin minier de Gafsa, 2008

 

Le 17 décembre 2011, Mohamed Bouazizi, un vendeur ambulant de 19 ans, s’immole pour protester contre la confiscation par la police de sa marchandise. Il est le symbole d’une jeunesse tunisienne révoltée contre la précarité sociale et l’oppression policière du régime de Ben Ali.

Cet évènement marque le début d’une mobilisation révolutionnaire, à laquelle participent les militants de l’UGET, qui provoquera la chute de Ben Ali le 14 janvier et se prolongera jusqu’à la dissolution du RCD et l’organisation d’élections pour une Assemblée Nationale Constituante en octobre 2011.

 

Siège du RCD, dont le sigle a été enlevé par les manifestants en janvier 2014

 

 

Ministère de l’intérieur, avenue Bourguiba, symbole de l’oppression du régime de Ben Ali.

 

Les élections de l’Assemblée Nationale Constituante sont remportées par le parti islamiste Ennahda (89 députés sur 217) qui profite de la faible structuration des forces politiques en Tunisie pendant les dictature de Bourguiba et Ben Ali.

Elles sont pourtant loin de représenter la fin du processus révolutionnaire. La mobilisation des forces sociales du pays permet d’obtenir le vote d’une constitution qui sauvegarde les principales libertés fondamentales (liberté politiques, libertés de conscience, égalité femme-homme…)

L’UGET s’est mobilisée en particulier sur l’article 38 de la constitution, pour y imposer le droit à l’éducation : « L’Etat garantit le droit à l’enseignement gratuit, dans toutes ses étapes, et veille à fournir les moyens nécessaires pour assurer la qualité de l’enseignement, de l’éducation et de la formation. »

Le lendemain de la commémoration de l’assassinat de Chokri Belaïd et des premières discussion avec les militants, nous avons participé à une réunion officielle entre l’UNEF et le bureau exécutif de l’UGET, l’occasion d’échanger sur l’actualité de nos syndicats et nos perspectives communes.

 

Le centre-ville de Tunis

Ezzarah, banlieue de Tunis, où William Martinet et Habib Gniengue ont été hébergés par des militants de l’UGET


La réunion avec le bureau exécutif de l’UGET, et notamment Wael Naouar, son secrétaire général élu au congrès de 2012, nous a permis d’en apprendre un peu plus sur l’activité syndicale de l’UGET depuis le début du processus révolutionnaire.

 

Wael Naouar, secrétaire général de l’UGET depuis 2012

 

Le précédent congrès de l’UGET autorisé par le pouvoir remonte à plus de 10 ans. Le syndicat étudiant a donc profité des libertés publiques obtenues depuis la chute du régime de Ben Ali pour organiser un nouveau congrès et se réorganiser.

Depuis, l’UGET a largement remporté les élections étudiantes face à l’UGTE (syndicat proche d’Ennadha). Le syndicat a également développé un plateforme revendicative. La mobilisation des étudiants, en particulier l’occupation du ministère de l’enseignement supérieur, a déjà permis d’obtenir des avancées pour les droits étudiants : autorisation de réinscription en cas de redoublement, hébergement d’urgence pour les étudiants toujours sans logement à la rentrée, versement des bourses et assouplissement du système de prêts étudiants…

Le jour de notre départ, le secrétaire général de l’UGET avait rendez-vous avec le nouveau ministre de l’enseignement supérieur pour faire entendre leurs revendications. Ce ministre fait parti du gouvernement « neutre » qu’Ennadha a été contraint d’installer, sous la pression du mouvement social, pour assurer la transition jusqu’aux élections législatives de l’année prochaine.

Cette réunion avec le bureau exécutif de l’UGET nous a également permis d’envisager des actions communes entre nos deux syndicats. D’abords un soutien logistique de l’UNEF pour organiser la section française de l’UGET (de nombreux tunisiens font leurs études en France). Ensuite l’élaboration de revendications communes sur la mobilité internationale et les partenariats entre universités de Tunisie et de France. La coopération méditerranéenne est une opportunité économique sociale et culturelle trop peu exploitée. Enfin nous avons envisagé la création d’une internationale étudiante en commençant par échanger nos contacts en Europe et en Afrique.

Ces 3 jours en Tunisie ont permis de tisser des liens entre l’UNEF et l’UGET,  que nous allons maintenant mettre à profit pour défendre le droit à l’éducation et le progrès social, en Tunisie comme en France.